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Alfred de VIGNY 1797 - 1863 Le Mont des Oliviers

Alors il était nuit et Jésus marchait seul, Vêtu de blanc ainsi qu'un mort de son linceul ; Les disciples dormaient au pied de la colline. Parmi les oliviers qu'un vent sinistre incline Jésus marche à grands pas en frissonnant comme eux ; Triste jusqu'à la mort; l'oeil sombre et ténébreux, Le front baissé, croisant les deux bras sur sa robe Comme un voleur de nuit cachant ce qu'il dérobe ; Connaissant les rochers mieux qu'un sentier uni, Il s'arrête en un lieu nommé Gethsémani : Il se courbe, à genoux, le front contre la terre, Puis regarde le ciel en appelant : Mon Père ! - Mais le ciel reste noir, et Dieu ne répond pas. Il se lève étonné, marche encore à grands pas, Froissant les oliviers qui tremblent. Froide et lente Découle de sa tête une sueur sanglante. Il recule, il descend, il crie avec effroi : Ne pouviez-vous prier et veiller avec moi ! Mais un sommeil de mort accable les apôtres, Pierre à la voix du maître est sourd comme les autres. Le fils de l'homme alors remonte lentement. Comme un pasteur d'Egypte il cherche au firmament Si l'Ange ne luit pas au fond de quelque étoile. Mais un nuage en deuil s'étend comme le voile D'une veuve et ses plis entourent le désert. Jésus, se rappelant ce qu'il avait souffert Depuis trente-trois ans, devint homme, et la crainte Serra son coeur mortel d'une invincible étreinte. Il eut froid. Vainement il appela trois fois : MON PÈRE ! - Le vent seul répondit à sa voix.. Il tomba sur le sable assis et, dans sa peine, Eut sur le monde et l'homme une pensée humaine. - Et la Terre trembla, sentant la pesanteur Du Sauveur qui tombait aux pieds du créateur.

II

Jésus disait : " Ô Père, encor laisse-moi vivre ! Avant le dernier mot ne ferme pas mon livre ! Ne sens-tu pas le monde et tout le genre humain Qui souffre avec ma chair et frémit dans ta main ? C'est que la Terre a peur de rester seule et veuve, Quand meurt celui qui dit une parole neuve ; Et que tu n'as laissé dans son sein desséché Tomber qu'un mot du ciel par ma bouche épanché. Mais ce mot est si pur, et sa douceur est telle, Qu'il a comme enivré la famille mortelle D'une goutte de vie et de Divinité, Lorsqu'en ouvrant les bras j'ai dit : FRATERNITE !

- Père, oh ! si j'ai rempli mon douloureux message, Si j'ai caché le Dieu sous la face du Sage, Du Sacrifice humain si j'ai changé le prix, Pour l'offrande des corps recevant les esprits, Substituant partout aux choses le Symbole, La parole au combat, comme au trésor l'obole, Aux flots rouges du Sang les flots vermeils du vin, Aux membres de la chair le pain blanc sans levain ; Si j'ai coupé les temps en deux parts, l'une esclave Et l'autre libre ; - au nom du Passé que je lave Par le sang de mon corps qui souffre et va finir : Versons-en la moitié pour laver l'avenir !

Père Libérateur ! jette aujourd'hui, d'avance, La moitié de ce Sang d'amour et d'innocence Sur la tête de ceux qui viendront en disant : "Il est permis pour tous de tuer l'innocent." Nous savons qu'il naîtra, dans le lointain des âges, Des dominateurs